Chronique d’un blasphème

Le Blasphème de Clovis

CLOVIS HUGUES

Chronique d’un blasphème (1870-1896)  

 

«Dans la chrysalide noire, Il y avait un papillon rouge»
Jean-Claude IZZO
(Un Rouge du Midi)

 

Clovis Hugues, qui n’a pas 20 ans, est déjà capitaine de la «Jeune Légion Urbaine», force armée révolutionnaire constituée dans l’agitation qui suivit la proclamation de la République le 4 septembre 1870.

      Lorsque le 7 octobre Garibaldi arrive à Marseille pour se mettre au service de la France, Clovis Hugues défile à la tête de ses hommes sur la Canebière, ne laissant à personne d’autre l’honneur de porter le drapeau rouge.

      Trois ans auparavant, le jeune Hubert Hugues, fils du meunier quarante-huitard Clovis et d’une mère pieuse, brillant élève du séminaire de St Didier près de Carpentras, avait été puni, pour avoir manifesté sa sympathie pour le vaincu de Mantana. Aimant trop la vie, la liberté et la fantaisie pour entrer dans les Ordres auxquels le destinait le curé du village de Velleron sur les bords de la Sorgues, il avait profité de l’occasion pour quitter le séminaire et se libérer de la tutelle ecclésiastique.

      C’est ainsi qu’il était arrivé à Marseille où il avait trouvé un petit boulot de maître d’étude dans un pensionnat religieux. Jeune, de petite taille, 1m66, pour lui donner plus d’autorité auprès des élèves, on lui avait fait porter une soutane.

      Il avait ensuite débuté sa carrière de journaliste comme garçon de bureau au journal anti-impérialiste de Gustave Naquet «le Peuple». Vite devenu rédacteur, on l’avait chargé d’entretenir l’agitation consécutive à l’élection à Marseille, en 1869, d’Esquiros, haute figure locale révolutionnaire au tempérament impulsif, et de Gambetta au détriment de Ferdinand de Lesseps.
C’est là qu’il s’était lié d’amitié avec le jeune secrétaire de Gambetta, l’avocat Gaston Crémieux, et qu’il avait fait la connaissance de Gabriel JogandPagès, fumiste génial qui fera carrière sous le nom de Léo Taxil et qui décrira ainsi le nouveau venu Clovis

  « Un soir, un jeune homme de 19 ans, au visage grêlé, à la chevelure en broussaille, nous récita des vers contre le despote qui provoquèrent un grand enthousiasme ; c’était un nouveau parmi nous ».  

Il a un maître, Victor Hugo dont il admire la poésie et l’engagement républicain et avec qui il entretiendra une correspondance suivie. Lorsqu’en 1876 il créera son journal «la Jeune République», Victor Hugo lui écrira : « Mon cher et vaillant poète, vous fondez un journal, vous y mettez votre âme, votre cœur et votre talent ; le peuple y ajoutera le succès… ». Comme son maître, Clovis Hugues se sent porté vers les humbles et les déshérités, mais lui va s’engager résolument dans le socialisme naissant. Ces vers extraits de «Jours de Combat» illustrent cet élan généreux vers l’humanité qui peine :

  «J’irai, je vengerai tous ceux que l’ombre assiège,
Les gueux, les damnés, les bannis ;
Je flétrirai les dieux et les maîtres, dussé-je
Oublier la chanson des nids ;
Et si la corde un jour se tait, déjà brisée
Sous l’effort de mon doigt vainqueur,
J’en aurai vite une autre, et qui sera tissée
Avec les fibres de mon cœur !»

      Il a lu les Almanachs de Raspail et de Mathieu de la Drôme. «J’eus d’autres lectures, écrira-t-il ; elles firent éclore en moi l’idée républicaine, mais qui me dit que l’idée aurait tant rapidement éclos si mes pauvres vieux almanachs républicains n’en avaient pas déposé en moi le germe subtil et sacré ?».

      Lorsqu’il lit sous la plume d’Henri Rochefort, cet article paru dans le n°1 de «la Lanterne» : «La France contient, dit l’Almanach impérial, 36 millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement», Clovis Hugues découvre l’efficacité de l’humour et de la dérision. Il saura s’en servir !

      Le 13 octobre 1870, quelques jours après la réception enthousiaste faite par les marseillais à Garibaldi, l’Administrateur Esquiros décide d’expulser les juifs de la ville. Le Gouvernement annule cette décision. Esquiros, piqué au vif, démissionne et le 1er novembre, Clovis Hugues et les Républicains envahissent l’Hôtel de Ville pour y installer une Commune Révolutionnaire préfigurant celle de Paris. Ces « pelés, ces galeux, ces prolétaires », seront chassés par la Troupe et Clovis Hugues sera condamné pour délit de presse.

      Clovis Hugues est au nombre de ceux qui accusent la classe politique, celle que nous appellerions aujourd’hui «politiquement correcte», des Bonapartistes, des Orléanistes, des Cléricaux, des Gros Bourgeois et des Libéraux, d’avoir négocié avec Bismarck le retour des soldats prisonniers des Prussiens afin de reconstituer une armée pour reconquérir Paris sur les Travailleurs insurgés. Ils accusent le «gouvernement des Jules», Trochu, Favre, Ferry, Simon, d’avoir escamoté la victoire du 4 septembre et de faire le lit de la Monarchie.

      C’est Victor Hugo qui déclare à propos du chef du gouvernement : «Trochu, participe passé du verbe «trop choir». Et qui écrit : «Ils sont 300 mille, vous êtes 3 millions, levez-vous et soufflez dessus.»

      Le 23 mars 1871, cinq jours après l’insurrection des Parisiens, une manifestation composée de francs-tireurs, de garibaldiens, de gardes nationaux de banlieue et des restes de la garde civique parvient à la Préfecture des Bouches du Rhône. Une commission révolutionnaire de 12 membres, présidée par Gaston Crémieux s’y installe et le Préfet Cosnier est fait prisonnier. La Garde nationale reste fidèle au parti de l’ordre. La Municipalité adopte une attitude équivoque mais Marseille proclame «sa» Commune !

Le 28 mars, l’ordre est rétabli dans les villes où se sont formées des «Communes» comme à Lyon, Toulouse, Saint-Étienne, Limoges, Narbonne, Le Creusot, Vierzon, sauf à Paris et à Marseille.

      A Marseille, les insurgés qui viennent de piller le magasin d’armes de la gare hissent le drapeau noir devant la Préfecture. Le 3 avril enfin, à 9 heures du matin, les canons d’ Espivent de la Villeboisnet, général obtus et dévot qui fit défiler le surlendemain ses troupes aux cris de «Vive Jésus ! Vive le Sacré-Cœur !», tirent sur la ville depuis N.D. de la Garde et le fort Saint-Nicolas. Le combat dure jusqu’à 9 heures du soir et fait plus de 150 morts.

Jules Vallès, dans «l’insurgé», relatera les combats fratricides de la Commune. Rappelons ce dialogue entre ceux du poste de Pélagie, à Paris, après l’exécution de Chaudey :

–    Comment est-il mort ?
–    Pas mal.

 –    Et les gendarmes ?
 –    Pas bien.  

      Malgré la censure, Clovis Hugues publie un pamphlet, «Lettre de Marianne aux Républicains» :


«Sont déserteurs ceux qui hésitant entre Paris et Versailles, n’osent ni arborer le drapeau de la Commune, ni le haillon blanc de Cathelineau. Sont déserteurs ceux qui croient que la République a dit son dernier mot, que nous sommes vaincus, que la monarchie triomphe, et que M. Thiers est son Ministre.
Déserteurs de la République, à vos postes ! (…)
La grande Marianne au cœur d’airain ne s’est pas encore agenouillée devant les organisateurs de la trahison…»

      Le 5 septembre, pour avoir écrit dans «La Jeune République» un article dans lequel il traitait Gambetta de «charlatan de bas étage», il est arrêté à sa sortie du nouveau journal qu’il vient de fonder : «La Voix du Peuple». Traduit en conseil de guerre, il sera condamné à 6000 francs d’amende et trois ans de prison. N’ayant pas l’argent pour payer, il y restera quatre ans en se moquant de ceux qui pour prouver que la question sociale n’existait pas, le retenaient en prison pour crime de pauvreté ! Il y ruinera sa santé et écrira des comédies enfantines et ses «poèmes de prison».


«Ils ont adossé des enfants
Contre les murs où l’on fusille ;
Et les voilà tout triomphants
De sauver l’ordre et la famille…»


      Le 1er décembre, son compagnon de combat et de prison, Gaston Crémieux, juif et franc-maçon, est exécuté au champ de tir du Pharo. La Commune est écrasée mais la voix ouvrière du prolétariat marseillais, née des cendres de l’insurrection vaincue, et à laquelle Clovis Hugues s’associera désormais, ne tardera pas à se faire entendre.

« LA POÉSIE N’EST GRANDE QUE SI ELLE COMPLÈTE LE RÊVE PAR L’IDÉE, L’IDÉE PAR L’ACTION »

      Juin 1875 : Clovis Hugues sort de prison. Il écrit «l’Intransigeant » et publie dans «La Jeune République», journal qui deviendra plus tard «le Petit Provençal», un recueil de poésies en langue provençale sous le titre de «La Petite Muse».

      Au début de l’année 1876, les Bouches du Rhône, très avancées pour l’époque, envoient au Sénat Eugène Pelletan, Challenel Lacour et Esquiros, qui se situent à l’extrême gauche de l’assemblée, puis au Parlement Léon Gambetta et Raspail. Ce dernier qui sans se rallier aux Communards s’était opposé aux défenseurs de l’ordre présidera comme doyen la première séance de la chambre élue au suffrage universel.

      Ce n’est qu’en avril 1876 qu’est décrétée la suppression de l’état de siège. Des comités se forment alors en faveur de l’amnistie des Communards encore emprisonnés ou proscrits. Victor Hugo, élu Sénateur, dépose un projet de loi d’amnistie qui est rejeté mais dont la générosité effrite les rancoeurs les plus tenaces.

      Le 22 mai meurt à Marseille l’écrivain démocrate Esquiros, personnage incontournable des révoltes marseillaises mais aux sautes d’humeur désastreuses. Deux mille personnes forment le cortège de ses obsèques civiles, auxquelles assistent sans incident près de cent mille marseillais !

      Le 30 novembre, Clovis Hugues se marie à Toulon avec Jeanne, fille de son ami Royannez, ancien proscrit du 2 décembre 1851. Mariage civil qui déclenche les réactions outrageantes d’une presse de droite en ce temps coutumière de l’insulte et de la calomnie. Joseph Daime, alias Désiré Mordant, rédacteur au journal bonapartiste «L’Aigle», écrit : «Une femme qui ne se marie pas à l’Église n’est pas digne de porter la couronne de fleurs d’orangers.» Clovis provoque en duel le plumitif, connu pourtant comme un bretteur redoutable et le tue le 3 décembre dans les bois de Mazargues. Affolé, il se réfugie à Gênes d’où il informe le Procureur de la République qu’il se met à la disposition de la Justice. Acquitté le 22 janvier 1878 par la Cour d’Assises d’Aix en Provence, il sera acclamé par la foule aux cris de : «Vive Clovis Hugues ! Vive la République!»

      À l’occasion de la fête votive de la Saint-Jean 1878, le maire de Marseille Maglione fait interdire les processions du sacré Cœur. Les catholiques protestent et tentent de déposer une couronne sur la statue de Mgr Belsunce. Des bagarres éclatent avec les libres-penseurs qui s’y opposent, si bien que le 1er juillet, le conseil municipal émet le vœu d’enlever la statue provocatrice, ce qui entraîne de nouvelles rixes dans les rues du centre-ville et sur la Canebière. La troupe doit intervenir pour disperser ceux qui essaient de déboulonner la statue de l’évêque de Marseille.

      Clovis Hugues ne désavoue pas l’anticléricalisme virulent de ses camarades de lutte. Il met toutefois ces derniers en garde contre l’utilisation insidieuse qui en est faite par la classe dirigeante pour détourner les travailleurs de leur lutte contre la servitude économique, mère de toutes les servitudes, politique et religieuse.

      Lorsque meurt Raspail, le vieux socialiste qui personnifiait la République de 48, Clovis Hugues est candidat des socialistes marseillais dans la deuxième circonscription vacante. Il ne sera battu que de quelques voix par le candidat gouvernemental.

      1878 est l’année de l’invention du téléphone. C’est également l’année de l’encyclique «Quod apostolici muneris» dans lequel le pape Léon XIII condamne le socialisme, le communisme et le nihilisme, leur opposant l’égalité chrétienne dont la nature divine justifie toutefois l’inégalité des droits et la soumission à la puissance céleste…

      À l’opposé des exhortations du pape, on commémore le centième anniversaire de la mort de Voltaire. Victor Hugo déclare à propos de celui qui travaillait à «écraser l’infâme», le fanatisme clérical et l’injustice:
«Il a vaincu le despotisme par le sarcasme… Il a élevé la populace à la dignité de Peuple…»

LA RéPUBLIQUE OPPORTUNISTE

      Le climat d’affrontement entre cléricaux et partisans de la séparation de l’Église et de l’État entraîne la démission de Mac Mahon le 30 janvier 1879. C’est la chute de l’ordre moral, clérical et aristocratique. La République des Jules (Grévy et Ferry) succède à la République des Ducs (Mac Mahon, Broglie, Morny). C’est l’avènement de la «République Opportuniste» et «la Marseillaise» devient hymne national.

      Au mois de mars, Clovis Hugues quitte la Provence pour Paris. Sur le quai de la gare il déclame devant plus de deux milles personnes :

«J’ai placardé partout mes vers intransigeants ;
J’ai pendant huit longs mois, aux broussailles des rimes
Déchiré chaque jour quelque faiseur de crimes.
Pendant plus de quatre ans, j’ai dans le feuilleton
Tenu l’alexandrin courbé sous mon bâton ;
Et je viens maintenant, joyeux, tressaillant d’aise,
Présenter à Paris ma Muse Marseillaise !»

      Une fanfare joue le «Chant du Départ», le maire Romagné ayant fait interdire «La Marseillaise» !

      Il s’installe à Montmartre, rue Lepic. Il y rencontre des poètes de son pays natal qui l’incitent à écrire dans sa langue maternelle. Il collabore à différents journaux dont «La Lune Rousse». Il retrouve le fameux Léo Taxil qui publie sa brochure « A Bas la Calotte » et qui passe en cours d’assises pour «outrages envers un culte reconnu par l’État» ; il sera acquitté grâce au réquisitoire peu sévère de l’avocat général qui ne voudra pas risquer de compromettre sa carrière en se heurtant à un jury formé en majorité de bourgeois voltairiens. La presse réactionnaire hurlera ainsi son dépit : «Que l’ordure s’étale donc désormais à l’aise, sans crainte des balayeurs !»

  1. Le gouvernement mène une politique ouvertement anticléricale, on dissout 300 congrégations, mais la liberté d’expression est encore muselée par «les parquets de la république Grévy». Toutefois les Communards sont enfin amnistiés et Clovis Hugues peut accueillir son ami Camélinat qui s’était réfugié à Londres.

      Jules Guesde lance un quotidien «L’Émancipation» avec Benoît Malon, tandis que les anarchistes qui fêtent le retour de Louise Michel publient «La Révolte» de Jean Grave et éditent «Le Père Peinard» d’Émile Pouget. Le phonographe qu’avait imaginé Charles Cros trois ans plus tôt est officiellement inventé.

      Le 15 mai 81, pour protester contre l’exécution de Jessa Helfamann, la Fédération ouvrière organise un meeting devant le consulat de Russie à Marseille. Les drapeaux rouges sont déployés. Les forces de l’ordre, excitées, opèrent plusieurs arrestations. Les Marseillais, émus par l’évènement répliquent en élisant au mois d’août Clovis Hugues dans la circonscription de la Belle de Mai dont une rue porte aujourd’hui son nom, non loin du Théâtre Tourtsky, haut lieu marseillais de la poésie libertaire. Représentant la nouvelle génération socialiste, Clovis Hugues siège à l’extrême gauche du Parlement, auprès de Louis Blanc. Jean Jaurès lui, siège au centre gauche. La majorité républicaine est divisée entre les «opportunistes» tels que Gambetta (Union républicaine) et Ferry (Gauche républicaine), et les radicaux de Clemenceau.

      A Paris se tient rue Cadet la première Ligue Française de l’Enseignement créée en Belgique en 1864 afin de lutter contre la mainmise du Clergé sur l’école et pour propager la liberté de l’enterrement civil.

      Au congrès de la Libre Pensée, un groupe fait scission, entraîné par l’éternel mauvais farceur Léo Taxil qui fonde la Ligue Anticléricale et diffuse un canular plus proche de la pornographie que de la gaillardise : Les amours secrètes de Pie IX, confidences de son camérier Volpi.

      L’élu Clovis Hugues poursuit à Paris son combat républicain, socialiste et anti-clérical, et devient membre du Comité du 18ème arrondissement pour le baptême civil et la diffusion de l’athéisme. Il participe également avec Aristide Bruant à la création, à Montmartre, du cabaret «Le Chat Noir».

      Le 14 décembre, le jour même où éclate la grève des mineurs de la Grand’Combe dans le bassin d’«Alais», qui aura un retentissement énorme dans le monde du travail, Clovis Hugues débute à la Tribune du Parlement. Orateur talentueux, à la silhouette et au style d’un poète romantique, il sait être sarcastique et s’en prend ce jour là au ministre de la Guerre de Gambetta en fustigeant les généraux monarchistes et bonapartistes, tels que le trop fameux Gallifet qui fut le bourreau de la Commune, qu’on vient de nommer à des postes les plus élevés des Armées de la République. Il récidive quelques jours plus tard en interpellant le ministère Freycinet sur l’expulsion du socialiste russe Pierre Lavroff. Il noie les travées de la Droite comme de la Gauche sous un flot de poèmes parfois violents, aux titres édifiants : Les Fanfarons, la Foire aux Consciences, les Députés d’Affaires…   Député d’avant-garde, il ose intervenir, à l’occasion d’un vote sur le travail des femmes, pour que leur soient accordés tous les droits politiques !

      Auprès de Louise Michel et de Jean Allemane, il participe aux conférences organisées dans tout le pays par des groupes socialistes, et quand 1600 menuisiers marseillais cessent le travail, il fait partie du comité de grèves et c’est lui qui organise une grande conférence à l’Eldorado.

      Janvier 1882. Gambetta attaqué de toutes parts, démissionne. Un accident causera sa mort quelques jours seulement après sa démission. Jules Ferry établit l’instruction primaire laïque et obligatoire. Cette même année Louis Blanc meurt à Cannes. Jules Renard écrit «L’Écornifleur» et Clovis Hugues, «Les Soirs de Bataille».

      C’est au mois de septembre, au congrès du Parti Ouvrier à Saint-Étienne où Clovis représente les chaisiers de Marseille, que se produit la scission entre guesdistes et «possibilistes». Ces derniers, fidèles à l’esprit des «anciens», regroupés autour de Paul Brousse et Benoît Malon, se sentent pris, selon une expression de Clovis Hugues, entre «le marteau de l’anarchisme et l’enclume du radicalisme». Ils s’érigent en Fédération des travailleurs Socialistes de France à laquelle adhère Clovis Hugues dont le socialisme chaleureux s’accorde mal des philosophies d’un Guesde qu’il qualifie de «Torquemada à lorgnon». Peu convaincu par Marx, il est néanmoins persuadé que les trois moyens de mettre un terme à l’exploitation de l’homme par l’homme sont :

– La conquête du pouvoir politique par le prolétariat,
– La substitution de la propriété sociale à la propriété capitaliste,
– L’entente internationale des travailleurs.

      À propos de Marx, Lassalle et Guesde, il déclare cependant :

«Qui nous dit que ces hommes qu’on traite d’utopistes ne sont pas les avant-coureurs d’un grand évènement ?»

    Au mois de juillet 1883, alors que Jules Ferry est devenu Président du Conseil, Clovis Hugues prend la parole à l’Assemblée pour stigmatiser la majorité opportuniste:

«Avec la Révolution vous avez amené dans le monde un courant nouveau ; mais vous n’avez accordé aucune satisfaction aux travailleurs.»

      Puis s’adressant à eux dans un autre registre qui révèle des aspirations spiritualistes assez éloignées du «socialisme scientifique» :

«Le jour où vous avez laissé la religion s’émietter dans le faux spiritualisme de Jean-Jacques, où vous avez laissé foudroyer Dieu par l’ironie d’un Diderot, ce jour là, il ne vous est plus resté qu’à subir la revendication légitime des appétits matériels.»

      Le 29 décembre, toujours à la Chambre, il apostrophe Jules Ferry :

«Et quand nous dénoncions les banquiers lourds de graisse,
Les financiers de grand chemin,
Qui ne prenaient pas même, avant d’emplir leurs caisse
Le temps de se laver les mains ;
Quand le cœur nous sautait brusquement à la gorge
Quand nous disions : «Châtiez-les !»
Monsieur Ferry, soufflant comme un soufflet de forge
Applaudi par tous ses valets,
S’écriait sur le ton d’un pédant qui professe :
«Vous êtes des gens de parti !»

      Son insolence lui vaudra d’être exclu temporairement de la Chambre avec suppression de son traitement de fonction. 
En 1883 est créé le journal «La Croix alors résolument antisémite et antiparlementaire. Clovis publie «Les Jours de Combat», 

«… de l’éternel prolétaire 
Qui montre au ciel ses poings fermés »

      Bien qu’à New York, le sculpteur Bartholdi élève la Statut de la Liberté , 1884 est une année cruelle. Le choléra sévit en Provence ; on comptera 1800 décès à Marseille. Dans le Nord, les mineurs d’Anzin encerclés par l’armée, affamés par huit semaines de grève, redescendent dans le puits sans que la moindre revendication n’ait abouti !

      Pour Clovis Hugues, c’est le drame : un certain Morin, détective privé, cherche obstinément à déshonorer Jeanne, la jeune et belle épouse du «Rouge de Marseille» par des révélations sur ses aventures pré matrimoniales. Condamné pour diffamation, le dit-Morin n’en continue pas moins à répandre ses infâmes rumeurs. Aussi, le 26 novembre, en pleine galerie des Assises, la jeune femme, excédée par la campagne de calomnies et les lenteurs de la Justice, tue Morin de six balles de revolver. Le procès qui s’en suit voit le déchaînement de la presse réactionnaire qui écrit : «elle est bien en effet l’héroïsme du matérialisme républicain, l’apôtre du droit nouveau». Jeanne sera toutefois acquittée sous les applaudissements de la salle d’audience et plus personne à droite, de ce jour, n’osera d’attaques personnelles contre les époux Clovis Hugues.

      Quant au mouvement ouvrier, s’il prend de l’extension, la diversité des tendances et la multiplicité des groupements lui font perdre cohérence et netteté, si bien qu’aux élections de 1885 dans la cité phocéenne, les candidats de la liste socialiste de Jules Guesde recueillent moins de 800 voix. En revanche, les voix des travailleurs se reportent sur une liste de coalition comprenant des radicaux socialistes et Clovis Hugues est élu. Rangé dans la majorité «possibiliste» du Parti Ouvrier, il retrouve sur les bancs de l’Assemblée son ami Camélinat élu député de la Seine. Jaurès, qui n’a que 26 ans, siège au centre dans le groupe «opportuniste» de Jules Ferry dont le socialisme, que rejoindra plus tard Clovis Hugues, apparaît plus humaniste que celui, plus idéaliste, d’un Guesde ou d’un Blanqui.

    Paradoxalement, ces élections marquent le succès à la fois de l’extrême gauche radicale et des partis de droite où Albert de Mun, député catholique du Morbihan et porte-parole du catholicisme social, tente de constituer un parti catholique. Mais la nouvelle stratégie de Léon XIII s’oppose à ce projet et le député monarchiste, obéissant au pape, accepte de se rallier à la République.

      Le 1er juin de cette année 1885, deux millions de Parisiens suivent les funérailles nationales de Victor Hugo. Sur l’Arc de Triomphe, la Marseillaise de Rude jaillit d’un immense crêpe noir qu’a fait tendre Charles Garnier, l’architecte de l’Opéra à qui l’on a confié la décoration de la cérémonie. Clovis Hugues, grand admirateur de celui qu’il appelait «Le» poète, fait partie de ceux qui tiennent les cordons du corbillard du pauvre qui cheminera de l’Arc de Triomphe où a été déposé le cénotaphe, jusqu’au Panthéon.

Cette même année, les nostalgiques de la Commune enterrent le fondateur du «Cri du Peuple», Jules Vallès.

LE GÉNÉRAL LA REVANCHE

      1886 voit apparaître le début de la crise boulangiste. A Marseille, Pierrotti, rédacteur au Petit Provençal, tue le boulangiste Belz de Villas. A Longchamp, à la revue du 14 juillet, les Parisiens acclament le « Général la Revanche » que Clemenceau, qui regrettera plus tard cette complaisance envers son ancien camarade de classe, fait entrer au troisième cabinet de Freycinet comme ministre de la Guerre.

      18 mars 1887. Marseille célèbre l’anniversaire de la Commune de Paris. Le conseil municipal est réuni. Le conseiller socialiste révolutionnaire Brouard propose de lever la séance en signe d’hommage à l’insurrection. Dans un climat de gêne, la proposition est acceptée par la majorité républicaine mais huit jours plus tard, le gouvernement de Jules Grévy décrètera la dissolution du conseil municipal de la ville de Marseille.

      Le 2 novembre, éclaboussé par le scandale des décorations dans lequel est compromis son gendre, Jules Grévy est contraint à la démission. Tandis que le pâle Sadi Carnot lui succède, une vague d’antiparlementarisme déferle sur le pays. Le général Boulanger devient le « syndic des mécontents », qu’il rassemble depuis l’extrême droite bonapartiste, militariste et revancharde des Déroulède et Barrès, jusqu’à l’extrême gauche radicale des Rochefort et Naquet.
Comme de nombreux radicaux, Clovis Hugues est séduit par le boulangisme et le premier groupe socialiste qu’il avait créé à Marseille avec Antide Boyer et Camélinat éclate. Il justifiera plus tard son attitude, son rêve du «grand jour» et de la «réconciliation nationale», mais restera marqué par l’aventure.

      Dans un article paru en 89 dans la Dépêche de Toulouse, Jean Jaurès tentera lui-même, à son tour, d’expliquer ces égarements :

«Il est certain qu’il y a eu au début dans le mouvement boulangiste, un grand mélange de socialisme dévoyé. La démocratie, dés qu’elle s’est aperçue de son erreur, s’est retirée peu à peu du boulangisme…»

      Clovis Hugues rejoindra l’extrême gauche, sa vraie patrie, mais changera de circonscription pour tenter de se faire élire à Lyon où il sera battu.

      Le 10 mars 1888, il présente au Théâtre du Gymnase à Marseille, une pièce posthume de son ami Gaston Crémieux : «Le 9 Thermidor ou la vengeance de Robespierre—». Le 28 mai, aux côtés de Félix Pyat, ancien membre de la commune, qui décèdera l’année suivante, il exalte la fraternité des peuples latins au cours d’un meeting franco-italien organisé par l’Union Révolutionnaire de Marseille.

      Pour combattre la réaction qu’il a imprudemment réveillée, Clemenceau fonde la Société des Droits de l’Homme.

      Quant au général Boulanger, le 27 janvier 1889, alors qu’il vient d’être élu à Paris, le ministre de l’intérieur Constans fait courir le bruit de son arrestation imminente. Le 1er avril, Boulanger gagne la Belgique puis l’Angleterre. Le Sénat, transformé en Haute Cour, le condamne par contumace à la détention perpétuelle pour atteinte à la sûreté de l’État. Il se suicidera le 30 septembre 1891 sur la tombe de sa maîtresse Marguerite de Bonnemains au cimetière d’Ixelles.

LO PROMIER MAI

« Anèm zo ! Lei cambaradas ! Lo mes de mai es lo grand simbola de resurrection de la natura… e tota la terrà brama à l’Umanitat que lo soleu serà pas content tant que lei trabalhadors auràn pas fach espelir la justicia coma una flor, reverdir l’egalitat coma un rampau e cantejar la libertat coma un aucèu ! »
La Sartan, 29 d’abréèu de 1893

(Allez, camarades ! le mois de mai est le grand symbole de la résurrection de la nature… et toute la terre hurle à l’Humanité que le soleil ne sera pas content tant que les travailleurs n’auront pas fait s’épanouir la justice comme une fleur, reverdir l’égalité comme une branche et chanter la liberté comme un oiseau !)

      Alors que pour le centenaire de la révolution française on achève la Tour Eiffel, le congrès socialiste guesdiste de Paris vote une résolution qui fera date. On y décide en effet de rendre internationale et annuelle, une manifestation des revendications ouvrières qui aura lieu pour la première fois le 1er mai 1890.

      Aussi, ce 1er mai 1890, une véritable terreur s’empare des quartiers bourgeois des grandes villes ouvrières. Les magasins sont fermés, les théâtres font relâche, le Pouvoir est affolé. Le ministre de l’Intérieur Constans, homme à poigne, mobilise d’importantes forces policières et militaires et commet l’erreur de procéder à des arrestations qui mettent le feu aux poudres. On fait charger la cavalerie pour briser les drapeaux qui flottent au vent : le drapeau noir symbole de la misère ouvrière et le drapeau rouge symbole de ses espoirs.

      Le 12 novembre 1890, dans son palais d’Alger, en présence de 40 officiers de l’escadre de Méditerranée, le Cardinal Lavigerie prononce à contrecœur le toast qui lui est dicté par le pape Léon XIII, qui demande aux catholiques français d’accepter désormais les institutions de la République. Cet évènement, qu’on retiendra sous le nom de « Toast d’Alger » représente un revirement historique de la papauté qui a pour objet, en fait, de permettre aux catholiques de participer efficacement aux affaires publiques.

      Après l’échec des derniers assauts du boulangisme, la République est sereine. Le 21 novembre, Marseille réserve un accueil enthousiasme au nouveau Président Sadi Carnot. On applaudit les ministres : Rouvier aux Finances, Léon Bourgeois à l’Instruction Publique, Yves Guyot aux Travaux Publics et Barbey à la Marine. C’est la fête !

      Pourtant, le 1er mai 1891, un peu partout, à Marseille comme à Lyon, de violentes manifestations ont lieu entre la troupe et les manifestants. Dans les Ardennes, le chômage est total et Jean-Baptiste Clément, le poète du « temps des Cerises » est arrêté et condamné. Mais l’illustration la plus sanglante de la lutte des classes est la fusillade de Fourmies, petite ville du Nord, qui fait 12 morts et 30 blessés.

      La stupeur est telle que le Peuple ne laissera pas se terminer l’année sans prendre sa revanche. Ainsi à Marseille, le 8 octobre, arrivent pour inaugurer l’Hôtel de Postes : Freycinet, président du Conseil, accompagné des Constans, Rouvier et Guyot. Très vite, tout Marseille est dans la rue pour huer Constans. Des groupes parfaitement organisés sifflent et menacent le cortège des officiels. La police, surprise, est impuissante à maintenir l’ordre. Les barrages sont rompus et les ministres, qui ne s’attendaient pas à ce revirement des marseillais doivent se réfugier à la Préfecture. Ils quitteront précipitamment la ville sans donner suite aux festivités. Quelques jours plus tard, le ministère FreycinetConstans sera renversé !

      Cette année là, en publiant « Monsieur le Gendarme », Clovis Hugues commence à être connu comme poète. Il écrit également sa « chanson de Jeanne d’Arc » qui obtiendra le Prix de l’Académie Française en 1900, et « La Grève des Mineurs » :

« Qui vous a dit, ô bourgeois implacables !
Que le dessous de la terre est à vous ?

Qui vous a dit que sous la nuit épaisse,
Les éléments, patients travailleurs,
Ont pour vous seuls, espèce par espèce,
Carbonisé les fougères en fleur ?

Qui vous a dit, passants d’une heure !
Mortels promis au pli droit des linceuls !
Que l’ombre, avec sa flamme intérieure
A fécondé la houille pour vous seuls ?

Ah ! Si du moins vous entendiez la plainte,
Le cri des gueux tués en votre honneur !
Si vous aviez un peu de pitié sainte
Pour les forçats qui vous font du bonheur ! »

LE TEMPS DES ATTENTATS

      Lorsque le 8 février se constitue à Saint-Étienne la Fédération nationale des Bourses du Travail de France, on est au début de l’affaire de panama.

      On assiste également au réveil des Anarchistes et le talentueux Sébastien Faure, imprimeur de «l’Agitateur », vient faire des conférences antireligieuses à Marseille. Quelques ecclésiastiques audacieux viennent même lui apporter la contradiction si bien qu’un soir de réunion, le théâtre Chave est la scène d’un tumulte qui annonce une longue période de violence.

      Les 11,18 et 29 mars, trois bombes explosent à Paris qui font quelques blessés. Le 30 mars, une dénonciation anonyme permet l’arrestation du sinistre Ravachol qui déclare pour sa défense : « La Société est pourrie ! ». Il sera condamné à mort.

      Le 5 novembre, des attentats ont lieu aux mines de Carmaux en grève. Jaurès vient soutenir les grévistes. Au journaliste qui lui demande quelle différence il fait entre un ouvrier et un bourgeois, il répond :

« A la fin de la journée, la chemise du travailleur sent la sueur, celle du bourgeois sent la m… »

      Les chants des grévistes résonnent dans la tête des nantis comme un appel à la guerre civile :

« Que faut-il au républicain ?
Du fer, du plomb et puis du pain
Du fer pour travailler,
Du plomb pour nous venger
Et du pain pour nos frères ! »

      À l’autre extrémité de la scène, le « pape des ouvriers » Léon XIII qui publie son encyclique « Au milieu des sollicitudes », presse à nouveau les catholiques d’accepter la Constitution de la république, seul moyen selon lui de changer la législation hostile à la religion. Sceptiques, les Cardinaux de France proclament dans une déclaration commune : « Le gouvernement de la république est la personnification d’une doctrine en opposition avec la foi catholique. »

      En 1893, le scandale de Panama est à son paroxysme, ce qui a pour effet de favoriser autant l’opposition nationaliste et royaliste que les socialistes représentés à la Chambre par Jaurès, Guesde, Viviani, Millerand, Combes, Sembat, Vaillant, Clovis Hugues élu député de Paris dans le quartier populaire de Belleville.

      Au mois de juillet, le bal des « Gars d’Zarts » est suivi d’un monôme qui tourne au chahut et que la police sabre impitoyablement. Des barricades se dressent aussitôt dans le quartier latin mais le mouvement estudiantin est durement réprimé. Le gouvernement fait fermer la Bourse du Travail. René Viviani, avocat attitré des militants syndicalistes, qui plaida pour les mineurs de Carmaux, les grévistes d’Amiens et les manifestants du Château d’Eau, s’en prend dans un article au préfet de police Loze : « La violence, c’est la caricature de la force ! ». cet article lui vaudra d’être poursuivi. Acquitté par le Conseil de l’Ordre des Avocats, Viviani mènera une carrière politique généreuse à la recherche d’une république humaine et fraternelle.

      Excédée par l’agitation anarchiste, l’Assemblée adopte par 269 voix contre 6 les lois anti-anarchistes que Clovis Hugues et ses amis qualifieront de lois scélérates.

Louise Michel, la vieille « anar » pour qui Clovis Hugues écrivit dix ans plus tôt « La Vierge Rouge », vit à Paris chez son frère Achille où elle recueille des chiens et des chats abandonnés et galeux et un vieux perroquet aveugle qui reçoit le visiteur au cri de : « Vive l’Anarchie ! A bas Constans ! »

      1893 voit disparaître de grandes figures humanistes : le chansonnier Gustave Nadaud, Victor Schoelcher l’abolitionniste de l’esclavage en France, le président du Sénat Jules Ferry ainsi que son employé fidèle mais peu zélé Guy de Maupassant. Ce dernier, libre-penseur et anticlérical, se gaussait cependant autant du suffrage universel que de l’émancipation des femmes. C’est ainsi qu’il ironisait sur la Vénus de Syracuse : « Elle n’a pas de tête ? Qu’importe, le symbole n’en est que plus complet. »

      En 1894, les attentats anarchistes se multiplient. Le ministre Casimir Perier, excipant de l’attentat d’Auguste Vaillant à la Chambre des Députés, ordonne des perquisitions et des arrestations dans les milieux activistes qui lui valent une interpellation vigoureuse de la part de Clovis Hugues au Parlement.

Le 5 février, Auguste Vaillant est guillotiné. 
Le 13 février, une bombe explose dans un café de la rue St Lazare à Paris : 1 mort, 20 blessés. Le 20 février, c’est rue St Jacques : 1 mort.  
Le 25 mars, explosion au restaurant Foyot : on relève plusieurs blessés. D’autres attentats répliquent à ceux des anarchistes et c’est au tour de l’écrivain pamphlétaire Laurent Thaillade d’être blessé.  
Le 21 mai, Émile Henry est exécuté pour avoir crié : « Vive l’Anarchie ! »
Le 24 juin, à Lyon, le Président Carnot est assassiné par un Italien qui s’écriera au moment de son exécution : « Courage ! Camarades ! Vive la Révolution sociale ! »
Les mouvements xénophobes s’emparent évidemment de l’évènement et des troubles ont lieu à Marseille où les Italiens sont rendus responsables de la faiblesse des salaires.

     Au congrès socialiste de Nantes, les guesdiste quittent la salle en chantant l’Internationale sur les paroles d’Eugène Pottier. A Troyes, l’année suivante, c’est l’ensemble de la classe ouvrière qui le reprendra pour la première fois.

      C’est au mois de décembre que le capitaine Dreyfus est condamné et déporté à l’Île du Diable. Le journal La Croix, répondant à ceux qui comme Clovis Hugues rendent le capitalisme responsable du problème social, écrit : « La question sociale est au fond une question juive. »

      Le 15 janvier 1895, alors que le radical Brisson vient d’être élu Président de la Chambre, Casimir Perier à peine vient-il de succéder à Carnot assassiné, qu’il démissionne de la Présidence de la république et est remplacé le 17 janvier par Félix Faure.

      Casimir Perier, gros actionnaire de la Compagnie minière d’Anzin, longtemps orléaniste, représentait l’alliance de la république et du « Grand Capital ». Au procès du journaliste socialiste Gerault-Richard qui avait injurié l’héritier de la dynastie des barons d’Anzin, Jean Jaurès qui sans être avocat avait accepté de le défendre, déclare : « La famille Perier est le symbole de la tradition larmoyante et hautaine du grand despotisme bourgeois. »

      Au même moment, la nouvelle stratégie du pape commence à porter ses fruits et l’on entend le ministre Eugène Spuller, républicain modéré, ancien collaborateur de Gambetta, s’opposer à ce que l’Église se sente plus longtemps persécutée et exclue du débat public et défendre « l’esprit nouveau » : « L’esprit qui tend à ramener tous les Français autour des idées de bon sens, de justice et de charité qui sont nécessaires à toute société qui veut vivre. »

      Les radicaux et une partie des modérés accusent alors le gouvernement de « pactiser avec l’ennemi » et d’étouffer le fameux cri d’alarme de Gambetta :

« Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! »

      Le 28 octobre, Léon Bourgeois forme son premier ministère et justifie la législation sociale comme un «quasi contrat d’association humaine ». Son « Solidarisme » s’inspire directement de la « religion positiviste» d’Auguste Comte selon laquelle l’humanité en marche est constituée de la longue chaîne des vivants et des morts…

      À la Maison du Peuple de Montmartre, écoutons Clovis Hugues baptiser civilement les petits citoyens :

« Au nom de la République Sociale et de l’idée révolutionnaire, au nom de la Nature, au nom du clair soleil qui fait pousser les plantes, au nom des nids où gazouillent les oiseaux, au nom de tout ce qui est Vérité, laissez-moi, mes chers enfants, vous consacrer à la vie civique…
Puisque s’il revenait sur la terre
Le Christ ne serait plus chrétien
Au nom de la nature austère,
Je te baptise citoyen. »

      Charles de Saulces de Freycinet 1890, Émile Courbet 1892, Alexandre Ribot  1892, Charles Dupuy 1893, Jean Casimir-Perier 1893, Dupuy 1893, Ribot 1895, Léon Bourgeois 1895… Les professionnels de la politique se succèdent et se distribuent les portefeuilles, exception faite du cabinet Bourgeois, mais tous pratiquent un conservatisme bon teint à l’image du Sénat qui, le 2 mars 1896, repousse une loi qui aurait autorisé les femmes mariées qui travaillent à recevoir en personne leur salaire ! 
Ce même Sénat refuse le 21 avril à Léon Bourgeois les crédits de rapatriement des troupes de Madagascar et provoquent sa démission, mouillé qu’il est par ailleurs dans « les chemins de fer du sud », affaire comparable à celle de Panama.

      Et loin, bien loin de la scène parisienne, à Tahiti, Gauguin s’attaque à la réalisation de son testament pictural :
« D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? »

L’AUTODAFÉ DES éTEIGNOIRS

      30 mai 1896. Au Banquet d’Union de Saint-Mandé, Clovis Hugues est là, et bien d’autres : Jaurès, Combes, Millerand, Camélinat, Reclus, Guesde, Viviani, Sembat, Vaillant… La chute du cabinet Bourgeois, qui n’affecte pas outre mesure les plus radicaux des invités, anime les conversations.

      Avec l’arrivée de Méline à la présidence du conseil, Jules Guesde regrette déjà d’avoir déclaré à Lille en novembre dernier : « Nous déposons le fusil pour la charrue de la propagande ». Va-t-il reprendre le fusil ? Certes Méline n’osera pas remettre en question les lois laïques, mais alors qu’il y a tout juste un mois qu’il est installé, on voit les Congréganistes pointer leur nez, et la laïcisation entreprise dans les écoles de filles commence à marquer le pas.

      Une semaine auparavant, le 24 mai, s’était tenu à Reims, à l’initiative des fameux cercles catholiques ouvriers et du nom moins fameux abbé Lemire, le 3ème congrès Ouvrier des Démocrates Chrétiens. On y applique les directives papales en croyant à l’efficacité sociale de la foi. On y préconise le retour à la terre et au foyer en craignant la menace que constituerait la multiplication des prolétaires : « Quand on n’a ni feu ni murs, ni attache à son patron, ni racine au sol, on risque fort de n’avoir plus ni foi ni loi ! » On y élabore un programme qui tient en cinq mots : « Dieu, Famille, Patrie, Travail, Propriété».

      Marx disait du socialisme chrétien qu’il était « l’eau bénite avec laquelle le prêtre sanctifie le mépris de l’aristocratie. »

      En ce mois de mai, un autre évènement agite le monde catholique : avec l’autorisation de Rome, se réunit à Trente alors ville autrichienne, sous la présidence du Prince-Evêque Mgr Valuzzi, en la basilique de Sainte-Marie-Majeure qui a accueilli au XVIème siècle le Concile de trente, un congrès international chargé de se prononcer sur le cas du «Palladisme ». En toile de fond de cet étrange congrès dont la grande absente n’est autre que la prêtresse luciférienne Diana Vaughan, se dessine la lutte de Dieu contre Satan à laquelle mettra fin un an plus tard le Marseillais Léo Taxil en dévoilant sa plus fumeuse mystification.

      Au menu du Banquet de Saint-Mandé figurent deux mets de choix : au plat traditionnel « A bas le capital » s’ajoute le plat de résistance « a bas la Calotte ! ». En hors d’œuvre, les convives sont informés que le pape doit se rendre à Reims pour le 1400ème anniversaire du baptême de Clovis organisé par l’abbé Lemire. Il vient commémorer la « naissance de la France » accompagné du refrain patriotard favori des cléricaux :

« La France, environnée de pures lumières de la foi, s’avancera radieuse au milieu des autres nations et les entraînera toutes à sa suite. »

      De tous les discours, celui de Millerand est le plus long. Il annonce la création d’une Fédération républicaine socialiste de la Seine et propose de mettre le journal « La Petite république » à la disposition des militants. Il termine sur son thème préféré du passage progressif de la propriété capitaliste à la propriété sociale en déclarant : « La conquête du pouvoir doit être l’œuvre du suffrage universel »

      Il rajoute en direction des « ouvriers » :

« Il ne faut pas sacrifier la patrie à l’internationalisme ! »

      Jules Guesde lui répond :

« La France attaquée n’aurait pas de plus ardents défenseurs que les socialistes du Parti Ouvrier ! » Mais il tient cependant à rappeler que le socialisme ouvrier s’oppose autant au catholicisme social qu’au libéralisme bourgeois !

      Millerand ne retiendra pas l’avertissement et s’associera trois ans plus tard, dans le cabinet Waldeck-Rousseau, au général versaillais Gallifet.

      Après les grands discours, vient le moment du dessert. Jean Jaurès requiert de Clovis Hugues un poème. Alors le « rouge du midi », barbu et chevelu à la mode romantique, le visage éclairé de ses grands yeux brûlants, de sa voix puissante et chantante comme sa Provence natale, déclame les vers du « droit au Bonheur » qu’il a écrits, à 20 ans, dans les prisons de Monsieur Thiers.

« A quoi bon pour la République
Tomber comme un héros antique
Dans le roulement des tambours,
Si la charité s’éternise,
S’il n’est plus de terre promise,
Et s’il est des pauvres toujours ? »

      Puis le poète redevient tribun. Reprenant l’annonce de la commémoration du « baptême de la France » à Reims, Clovis Hugues propose de substituer aux flammes de la foi, la vraie lumière d’un feu de joie qu’aucun éteignoir ne pourra plus étouffer.

« Brûlons les éteignoirs ! » proclame-t-il.

      L’Histoire demeurera discrète sur cet évènement qui eut lieu dans plusieurs villes de France. On éleva des bûchers autour desquels le Peuple favorable à la séparation de l’Église et de l’État chanta, dansa et brûla des éteignoirs fabriqués à la hâte au moyen de bâtonnets et de feuilles de carton pliées en forme d’entonnoir.

      A Paris, c’est dans les anciennes carrières de plâtre des Buttes Chaumont aménagées en Parc par Napoléon III que la procession partie du canal St Martin fit la fête toute la nuit en chantant la Carmagnole.
A Saint-Étienne, les « métallos » en tête, la foule se rassembla sur le parvis de l’Église de la Place Marengo, qui porte aujourd’hui le nom de Jean Jaurès et qui borde la rue qui ne s’appelait pas encore Émile Combes, et s’en alla brûler les éteignoirs sur la place du Peuple.

      À Marseille, la fête prit l’allure d’un défilé coloré et bruyant qui s’ébranla à la Belle de Mai pour partir embraser son bûcher à La Plaine. Autour du feu on dansa la farandole qu’un barde enflammé accompagna de ces vers écrits par Clovis Hugues en l’honneur de la plus populaire des danses provençales :  

« La farandoulo ? La faren,
Lou cor gai, la tèsto flourido ;
Et la faren tant que voudren,
En aio, la taiolo i ren,
La man dins la man, pèr la vido !
E se dardaio lou soulèu
Coume une flume d’amor que s’escoulo
Lèu ! Lèu !
La faren, nosto farandoulo !
La cantaren sènso coulèro
Dins la chavano e dins la guerro, »

(La farandole ? Nous la ferons, Le cœur gai, la tête fleurie ; Et nous la ferons tant que nous voudrons, Avec joie, l’écharpe aux reins, La main dans la main, pour la vie ! Et si le soleil brille Comme un fleuve d’amour qui s’écoule Vite !vite ! Nous la ferons, notre farandole ! Nous la chanterons sans colère Dans la bourrasque et dans la guerre,)

      Il y eut de nombreuses autres manifestations semblables en plusieurs points de l’hexagone. On peut en retrouver des traces à Bordeaux, à Nevers, à Évreux et jusque dans le parc de Sceaux, près de la tombe du fabuliste Florian, dans le jardin situé au flanc Nord de l’église St Jean Baptiste. 
Léon XIII, prétextant que la République refusait de s’associer à la célébration de l’anniversaire de la «fille aînée de l’Église », déclina l’invitation que lui avaient faite les catholiques français et annula son voyage à Reims.

      L’autodafé des éteignoirs avait étouffé les illusions de l’Église de France qui tentera, en vain, d’oublier le « Blasphème de Clovis Hugues ».

C.L.O.V.I.S.
Comité Laïque d’Organisation pour les Valeurs Idéales et Sociales

AIX EN PROVENCE, 1896 / 1996.