Agapes

V.°. M.°. en bonne chère, Éthylomètre à l‘Or.°. et vous tous mes SS.°. & mes FF.°. en vos Graves et Tariquet,

On a beau être franc maçon, on n’en est pas moins homme. Et un franc maçon bien né passe plus de temps à saluer sa panse qu’à penser son salut. Tout naturellement, donc, les agapes ont, dans la vie de la L.°., une place prépondérante.
Nous le savons bien, la F.°. M.°., c’est le ventre de l’Union. Et si nous travaillons au rite français, cela ne nous empêche pas d’apprécier les rites de veau, le cèleri-te, le rite pilaf et le gâteau de rite. Tous les vénérables vous le diront: « quand l’auge est vide la loge se vide ».

Mais, pas folle, l’agape : entre l’équerre et le compas, la table est toujours bien garnie. On prendra tout de même soin de faire en sorte que nos repas ne finissent pas en véritables veuveries. Au risque d’être contraint d’aller dormir à l’hôtel des serments…Heureusement, chez les fils de la lumière, on a du savoir frère…

Mais, que voulez-vous, nous étions, en quelque sorte, prédestinés : n’est-ce pas dans des tavernes, comme «L’oie et le grill», qu’est née la F.°. M.°. moderne, entre un pichet de pinard, une cuisse de canard, un bon morceau de cheddar, une tranche de lard, une assiette d’épinards et quelques londoniens bien pénards.
La première L.°. française fut fondée, vers 1725, à Paris, dans les murs de l‘auberge « Au Louis d’Argent ». Et rue des Boucheries…. Tant qu‘on y est!
Quant au fondateur de la F.°. M.°. hollandaise, c’était un cuisinier français. Il avait pour nom Vincent de La Chapelle. C’était un maître queux célèbre -forcément: un cordon bleu…- et l’auteur du manuel de cuisine intitulé “le Cuisinier Moderne qui apprend à donner toutes sortes de repas, en gras & en maigre, d’une manière plus délicate que ce qui en a été écrit jusqu’à présent ». Cet ouvrage est encore édité aujourd’hui. Mais avec un titre abrégé. Vincent de Lachapelle fut en 1734 à La Haye, le premier Vénérable de la première Loge des Pays-Bas, La Loge Françoise.

La symbolique du repas pris en commun est évidente. On mange pour vivre. Partager son repas, c’est donc partager la vie. Partager la même vie.
Il n’est pas une fête, civile ou religieuse, qui ne soit l’occasion d’un repas, il n’est pas un évènement – qu’il soit diplomatique ou simplement familial – qui ne génère un banquet, il n’est pas un rituel, profane ou sacré qui ne fasse appel à la nourriture, depuis les rites cannibales des sociétés primitives au sacrifice du mouton de l’Aïd el Kebir. En passant, bien sûr, par les offices religieux chrétiens sensés reproduire les gestes et paroles du dernier repas du Christ.
On se souvient que le soir du Jeudi Saint, Jésus prit le pain, le vin et dit: « que tous ceux qui veulent être sur la photo viennent de ce côté-ci de la table ». Cf., par exemple, la célébrissime représentation de la Cène, par Léonard de Vinci, au couvent de Ste Marie des grâces à Milan.
Plutôt que de « repas », les FF.°. MM.°. préfèrent parler de travaux de mastication, de travaux de table mais surtout d’agapes. Les participants aux agapes sont les agapètes, surtout quand il y a du cassoulet. Étymologiquement, agape – du grec agapè – signifie amour, amitié. Ce terme illustre donc parfaitement le sentiment fraternel qui préside à nos repas. Il évoque et symbolise d’emblée l’unité de la L.°..
Le rôle des agapes fut défini dès la rédaction des Constitutions d’Anderson, en 1723.
Pour conforter encore cette intimité, lors de leurs assemblées gastronomico fraternelles, les FF.°. MM.°. usent d’un vocabulaire qui leur est propre. Dans ce jargon, hérité des LL.°. militaires des XVIIIe et XIXe siècles, l’eau devient la « poudre faible », le vin la « poudre forte », le champagne la « poudre pétillante » , le digestif la «poudre fulminante”, le pain est une « pierre brute », les serviettes les « drapeaux », les assiettes les « tuiles », les cuillères des « truelles », les fourchettes des « pioches », les couteaux des « glaives », le sel devient le « sable », les aliments solides des « matériaux», etc… Le « canon », c’est en général le verre mais ce peut être, aussi, la soeur visiteuse de la GLFF. Soyons honnête: c’est peu fréquent.

– F.°. 1er Surv.°., quel le 1er devoir d’un Surv.°. en L.°. ?
– V.°. M.°., c’est de s’assurer qu’on a mis le couvert.

Les banquets d’ordre ou banquets rituels sont, quant à eux, organisés de façon rigoureuse et fort cérémoniale. Ils font l’objet de ces fameuses sept santés d’obligation qui conduisent, parfois certains participants à ne plus être tout à fait dans leur assiette, au moment du dessert.
Il arrive même qu’ils ne soient pas tout à fait sur leur chaise non plus, mais c’est, quand même, rare.
Alors, oui, entre midi et minuit, les FF.°. MM.°. mangent, se nourrissent, se sustentent, s’alimentent, se restaurent, ingèrent, ingurgitent, bouffent parfois, s’en vont juste besqueter un chouïa, de temps en temps , boulottent rituellement, cassent la croûte à tout bout de champ, déjeunent, dînent, soupent, gueuletonnent dans les grandes occasions, se gobergent, se goinfrent pour certains – suivez mon regard -, dévorent, se régalent toujours, se repaissent rarement, et grignotent entre deux repas.
Dans ces conditions, qui pourrait s’étonner de ce que presque tous les grands chefs français sont membres de notre ordre : Joel Robuchon dont le restaurant a été sobrement baptisé « l’Atelier », Alain Senderens du « Lucas Carton », à Paris, Jean François Piege, aux fourneaux du prestigieux Ambassadeurs, Georges Blanc, à Vonnas, Éric Frechon, chef du mythique Bristol, fondé en 1715, Éric Troupier à La Marée, Gérard Vié dont les clients se demandent encore pourquoi son établissement s’appelle « les trois marches » ou encore, bien évidemment, Paul Bocuse, Raymond Oliver et, bien plus près de chez nous, Michel Trama, patron de l’Aubergade, à Puymirol, 3 étoiles Michelin, meilleur chef français de l’année 2004…
Grand habitué de toutes sortes de cuisines, Sa Ventripotence Alain Bauer, passé grand maître du GODF est aussi propriétaire du guide gastronomique Champérard. Son embonpoint témoigne, sans doute, de son implication et du soin personnel qu’il apporte à la documentation de cet ouvrage.
Nous pourrions encore évoquer la S.°. Joséphine Baker qu’une errance conjugo gastronomique conduisit à épouser un certain Jo Bouillon. Mais cela ne nous regarde pas: ce sont ses histoires de Kub. Elle avait perdu le Knorr, voilà tout.
Ajoutons enfin que le F.°. Boieldieu composa quelques opéra bouffes mais ça n’a strictement rien à voir.
Il me reste à vous souhaiter un bon appétit non sans, au préalable, vous avoir invités à vous assurer qu’aucun intrus ne squattera les feuilles de votre salade, tant il est vrai que, selon le célèbre adage du rite écossais:
«C’est dans les bonnes laitues que les loches naissent».