Orient Éternel

3 personnages :

Un maçon se rend à l’Orient éternel

Une employée l’accueil

Collègue de l’employée

 

 

 

MAÇON :        Y a quelqu’un ?

silence…

            Y a pas quelqu’un ?… Je suis seul ?… Ouh ouh ???

silence…

           il crie :Y a quelqu’un ?…

EMPLOYÉ :     Eh bien, faut pas crier comme ça petit Frère… qu’est-ce qu’il y a pour ton service ?

MAÇON :        Ben… j’ suis là… je veux  entrer.

EMPLOYÉ :     Il veut entrer où le petit frère ?

MAÇON :        Ben… chez vous… chez nous… ici haut !

EMPLOYÉ :     Où ça ?

MAÇON :        À l’Orient Eternel, quoi… c’est bien ici l’orient éternel ?

EMPLOYÉ :     L’Orient éternel… Marcel vient  voir un peu par ici !

COLLÈGUE :   Qu’est ce qu’il y a encore ?

EMPLOYÉ :     Le frangin là…

COLLÈGUE :   oui, ben quoi le frangin ?

EMPLOYÉ :     Devine quoi ?

COLLÈGUE :   Je sais pas moi… y veut quoi le frangin ?

EMPLOYÉ :     Il veut rentrer à l’orient éternel…

Grand éclat de rire général…

MAÇON :        C’est pas ici l’orient éternel ?

COLLÈGUE :   Mais oui, bien sûr que c’est ici…  éclat de rire…

EMPLOYÉ :     Et pourquoi il voudrait entrer à l’orient éternel le petit frère ?

MAÇON :        Ben, je sais pas… Je me suis toujours bien comporté dans l’atelier… j’ai tout fait bien, apprenti je me suis tu, compagnon j’ai voyagé, Surveillant j’ai surveillé, Véné j’ai pas raté un Convent… je serais même passé au trentième si… si vous ne m’aviez pas appelé si tôt… j’ai toujours honoré la Veuve… mis ma pièce dans le tronc … tout bien comme il faut… Il me semble que j’y ai droit, non ?

COLLÈGUE :   se tapant sur les cuisses : Oh ; mais c’est qu’il est très très bien ce petit frère…Il a toujours honoré la Veuve, mis sa pièce dans le tronc…

EMPLOYÉ :     Ton nom ?

MAÇON :        Martin… Blaise Martin… des Amis Choisis, à l’Orient de Saint Cannat

EMPLOYÉ :     feignant d’ouvrir un registre : Martin Martin Martin… Blaise Martin… Saint Cannat… Ah non, tu n’existes pas…

MAÇON :        Comment ça je n’existe pas ?… Je suis pas dans le registre ?

Les deux se tapent sur les cuisses…

COLLÈGUE :   Celui-là il est gratiné…

EMPLOYÉ :     Y en a encore beaucoup des comme toi ?

MAÇON :        Je suis peut-être pas au bon endroit ?

COLLÈGUE :   Oh si…

MAÇON :   (frappe la table en désignant le registre) Alors, je dois y être dans votre registre.

EMPLOYÉ :     Le registre… mais quel registre, mon frère ?

MAÇON :        Je sais pas… là où vous enregistrez les bonnes et les mauvaises actions des maçons… ça n’existe pas ça ?

COLLÈGUE :   Le registre des bonnes et mauvaises actions !

EMPLOYÉ :     Mais ça n’existe plus depuis longtemps ça… mais quel naïf, quel naïf…

COLLÈGUE :   Si longtemps, qu’on n’est même plus sûr que ça ait existé un jour… toi alors…

MAÇON :        Mais alors, pour l’orient éternel ?

EMPLOYÉ :     Pour l’orient éternel ?

COLLÈGUE :   Tu arrives très en retard mon frère. Fallait arriver il y a, voyons calculons, il y a 357 ans… A cette époque on pouvait encore trouver une place… Mais de nos jours…

MAÇON :       (stupéfait) Y a plus de place…

EMPLOYÉ :     Complet !

MAÇON :        Comment ça complet ?

COLLÈGUE :   Puisqu’on te dit que c’est complet. Ça fait des siècles que c’est complet !

EMPLOYÉ :     T’imagine le nombre d’enfants de la Veuve qui se sont présentés ici,  depuis qu’on leur a promis l’Orient éternel ?

COLLÈGUE :   Tu crois qu’il est extensible l’Orient ?

EMPLOYÉ :     On peut pas y mettre tout le monde à l’Orient. Et puis comme son nom l’indique, l’orient c’est l’orient, si on y entasse tout le monde, c’est plus l’orient : c’est les colonnes !

COLLÈGUE :   Donc, complet ! Vois ailleurs.

MAÇON :        Mais je fais quoi  moi alors ?

EMPLOYÉ :     Ben ça, mon petit frère, c’est pas notre problème.

COLLÈGUE :   De toute façon, tu peux pas rester dans les parvis, c’est interdit.

MAÇON :        Mais je vais où ?

EMPLOYÉ :     Où tu veux.

MAÇON :        Y a quoi comme possibilité ?

COLLÈGUE :   Voyons… chez le voisin tu as le purgatoire… mais n’y va pas de notre part, on est brouillé. De toute façon, là aussi il n’y a plus de place.

MAÇON :        Je fais quoi ?

EMPLOYÉ :     Il te reste l’enfer.

MAÇON :        L’enfer ? Pas l’enfer l’enfer tout de même.

EMPLOYÉ+COLLÈGUE :       Si.

MAÇON :        Mais je mérite mieux que ça !

EMPLOYÉ :     Mon frère, si tu crois que dans la mort tout se joue au mérite !

COLLÈGUE :   Indécrottablement naïf… Comme si on n’avait que ça à faire !

MAÇON :        Je dois pas aller en enfer tout de même ?

EMPLOYÉ :     Là-bas il y a de la place.

COLLÈGUE :   Y a toujours de la place.

EMPLOYÉ :     On entasse, on entasse !

COLLÈGUE :   C’est pour ça que c’est l’enfer !

EMPLOYÉ :     S’il le faut ils empilent… c’est comme ça là-bas.

COLLÈGUE :   Mais y a toujours de la place.

MAÇON :        Alors tout ce travail à l’idéal de perfection… jusqu’à minuit… toutes les vérités que j’ai acquises et répandues au dehors du temple… toutes mes acclamations à la gloire du Grand Architecte de l’Univers… c’était pour rien.

EMPLOYÉ :     Pour rien.

MAÇON :        Mais je suis pas d’accord, fallait le dire, faut prévenir. J’ai joué le jeu, moi. C’est pas réglo. On doit bien pouvoir se plaindre quelque part !

COLLÈGUE :   Pour ça, faut voir les Blancs, tu sais, ceux du Suprême Conseil…

C’est eux qui s’occupent de la promotion.

MAÇON :        Je veux me plaindre !

EMPLOYÉ :     Te fais pas trop d’illusions. Tu sais comme ils sont là-haut, les Blancs, dans les Hauts Grades. A mon avis ça servirait à rien.

MAÇON :        Où y sont les Hauts Grades ?

COLLÈGUE :  Où veux-tu qu’ils soient, avec ce manque de place ?

EMPLOYÉ + COLLÈGUE:      En enfer…