Drame dans les Parvis

CABOTINAGE

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Sketchs : Essaimage, Le funambule, Le secret, Bons et Mauvais Maçons, Cours préparatoire, l'Affilié, Orient Éternel, Salle d'attente, 
Post Mortem, Dispute, Interview, Remords, Silence de l'Apprenti, Drame dans les Parvis, Intérim, Interob, Tout est en tout

Sketch inspiré d’une pièce de Jean-Michel RIBES “tragédie”

(Auteur : Julio)
Créé au Festival d’Humour 2015 d’Aix en Provence

 

3 personnages

Les personnages : un couple de maçons : Louise et Marcel ; et le frère de Louise.

Les parvis d’un temple. Le couple sort de tenue ; Marcel et Louise se dévêtent de leurs décors.

Description de l'image

 

 

Elle : « bravo », tu lui dis juste bravo, c’est tout.

Lui : (Soupirs)

ELLE : je ne te demande pas de te répandre en compliments, je te demande de lui dire juste un petit bravo…

LUI: je ne peux pas

ELLE : tu ne peux pas dire bravo ?

LUI : non

ELLE : même un petit bravo ?

LUI : non

ELLE : c’est quoi, c’est le mot qui te gêne ?

LUI : non, c’est ce qu’il veut dire

ELLE : Oh ! Ce qu’il veut dire, ce qu’il veut dire… si tu le dis comme… « J’ai dit », déjà il veut beaucoup moins dire ce qu’il veut dire.

LUI : ça veut quand même dire « félicitations », non ?

ELLE : oui mais pas plus, vraiment pas plus.

LUI : j’ai haï cette tenue, Louise ! J’ai tout détesté, le rituel, les décors, les discours… et ton frère, surtout lui !

ELLE : justement, comme ça, ça t’évite de lui dire que t’as pas aimé, tu lui dis juste bravo, un petit bravo et c’est fini, on n’en parle plus, tu es débarrassé et moi je peux faire la bise à mon frère… tiens, il va sortir !

LUI : je n’y arriverai pas

ELLE : (un temps) tu as vu où il nous a placé, à l’Orient, au milieu des Dignitaires, il n’était pas obligé, on n’est pas Illustres, même pas Vénés, il a fait ça pour nous faire plaisir.

LUI : je n’ai éprouvé aucun plaisir

ELLE : c’est bien pour ça que je ne te demande pas de lui dire merci, là d’accord, « merci » ça pourrait avoir un petit côté hypocrite, mais « bravo », franchement…

LUI : je te dis que je n’y arriverai pas

ELLE : alors, dis le trois fois.

LUI : trois fois ?

ELLE : oui, « bravo, bravo, bravo ». Trois fois, ça glisse tout seul, on se rend presque pas compte qu’on l’a dit, ça file, on n’a même pas le temps de penser à ce que ça veut dire. C’est un peu comme « Très cher Frère », quand tu dis « très cher frère », t’a pas l’impression de t’adresser à un frère qui t’es très cher, non, c’est trois petits mots qui t’échappent, et pourtant le frère que tu peux pas encaisser, que tu viens d’agonir sur les colonnes, et qui a envie de t’égorger, quand il entend « très cher frère », il s’apaise aussitôt, comprenant que c’est pas un gifle qui vient de le moucher, mais une caresse fraternelle. Et c’est pour ça que j’aimerais que tu dises un petit bravo à mon frère, juste pour qu’il ne pense pas que mon mari est passé à côté de 20 ans d’instruction maçonnique… est-ce que tu comprends ?

LUI : qu’est-ce qui te prend à parler comme ça, comme lui, sans t’arrêter ? On vient d’entendre ton frère pendant plus d’une heure, parler, parler, parler… j’ai eu envie de couvrir le temple… et toi maintenant tu t’y mets à ton tour ? (c’est de famille ou quoi ?) Je te préviens, si tu continues je fous le camp, je ne reste même pas aux agapes… et je ne reviens plus… je suis à bout !

ELLE : tout ça parce que je te demande d’être fraternel avec ton beau frère ?

LUI : parce qu’il l’a été, lui, fraternel, à l’Orient ? Parce que nous avoir imposé un discours interminable, c’est fraternel ?

ELLE : tu n’es quand même pas en train de m’expliquer que la maçonnerie n’est pas fraternelle ?

LUI : ton frère m’a torturé, Louise, tu m’entends, torturé pendant toute la cérémonie de son installation au plateau de Vénérable Maître…

ELLE : Ah oui ! Ça j’ai vu, tu l’as regardée, ta montre !

LUI : tout le temps ! J’ai même cru qu’il nous avait bloqué les aiguilles pour que son numéro dure plus longtemps. Soixante treize minutes et dix sept secondes !

ELLE : t’en es pas mort !

LUI : non, c’est vrai, tu sais pourquoi ? Parce que je me suis mis à répéter sans arrêt un mot, un mot magique : minuit ! Minuit ! Minuit !

ELLE : (un temps) tu es au courant, j’espère, qu’au Japon la grandeur suprême pour le Samouraï blessé est de dire bravo à son adversaire.

LUI : Ah ! L’extrême Orient…tu vas trop loin, je t’ai prévenue, je suis à bout !

ELLE : parce que figure-toi, quand le Samouraï blessé à mort dit bravo à son adversaire, c’est pas pour le féliciter, c’est pour l’humilier.

LUI : Ah bon !

ELLE : bien sûr, voilà la vraie victoire. En disant bravo à son adversaire, c’est à lui-même qu’il se dit bravo, bravo d’avoir dit bravo à son bourreau. Maintenant, si tu refuses de te dire bravo en disant bravo à mon frère, c’est ton affaire… (un temps) Et « O » ?

LUI : Hein ?

ELLE : « O » ? Est-ce que tu peux juste lui dire « O » ? (un petit temps) Il sort du Temple, c’est vers nous qu’il va se diriger en premier, j’en suis sûre, tu lui donnes l’accolade et tu lui dis « O », tu n’as même pas besoin de le dire fort, tu lui susurres dans l’oreille « O » !

LUI: O ?

E : oui je pense que dans bravo, ce qui compte le plus c’est le O, les autres lettres sont pour ainsi dire inutiles… tu as entendu, pendant l’acclamation « Vivat, Vivat », va ! va ! c’est surtout le A qui résonne… va ! va ! Avec, pour être honnête, un petit rien de V ! Va… Vo ! Vo ! Ce serait parfait.

LUI: tu me demandes de dire Vo à ton frère ?

ELLE : s’il te plait.

(un temps)

LUI: Vo ?

ELLE : Oui !

(un temps)

LUI: Louise, est-ce que le moment n’est pas venu de faire le point sur notre couple ?

ELLE : j’en étais sûre ! La fuite, l’esquive, jamais le moindre effort pour me comprendre, pour me satisfaire !

LUI: parce que toi, tu en fais des efforts ?

ELLE : oui ! Je te signale que je t’ai proposé d’enlever 75% du mot bravo !

LUI: mais tu m’as fait supporter 100% de ton enflure de frère… (il s’éloigne)

ELLE : où tu vas ?

LUI: je me barre.

ELLE : tu reviendras ?

LUI: je ne pense pas.

ELLE : (bouleversée) Marcel !

(Lui disparaît sans répondre. Louise éclate en sanglots, elle s’appuie contre le mur, détruite, se laisse glisser jusqu’à terre. Apparaît dans les parvis son frère, radieux dans ses somptueux décors)

Le frère : Ah ! Ma chérie ! Alors, ça t’a plu ? (les pleurs de Louise redoublent). Oh ! Ma pauvre chérie, je t’ai ému à ce point ?

ELLE : (hoquetant) c’est parce que… parce que…

LE FRERE : parce que c’est une cérémonie qui est émouvante, je sais…

ELLE : non, parce que… parce que…

LE FRERE : parce que c’est bouleversant d’entendre son frère parler avec ses tripes…

ELLE : Marcel m’a quittééée…

LE FRERE : (perplexe) ton mari ?

ELLE : oui ! Là, maintenant, il est parti…

LE FRERE : Bah !

ELLE : Marceeelll !

LE FRERE : c’est incroyable ma chérie, Marcel te quitte le jour où je suis installé Vénérable… et tu te souviens ce que je t’ai dit quand tu as voulu qu’il entre chez nous… ? qu’il n’était pas initiable !

ELLE : bien sûr que je m’en souviens, pauvre con ! (elle recule vers la sortie) Salaud ! Ordure ! Fumier ! Merdeux !… Franc mac ! (elle disparaît)

LE FRERE : (un instant interdit se met à courir derrière sa sœur en criant) Chérie, ma chérie, qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce que j’ai dit de mal ? Louise… et moi, tu ne me dis rien ? Tu ne me dis même pas bravo, Louise ? Même pas un petit bravo ?